L'ORIGINE
C'est au Saguenay le 29 septembre 1917 que Clément venait au monde. Clément est l'un des rares rescapés d'une famille de 10 enfants dont un très grand nombre est décédé très jeune de maladies pulmonaires. Sans doute plus fort ou plus DÉTERMINÉ que ses frères et surs, Clément arrivera à tenir le coup pendant plus de 88 ans malgré des périodes de maladie angoissantes dont un long séjour dans un sanatorium. Parmi 10 enfants de la famille, seuls deux personnes résisteront aux années et attaques de la maladie, les deux plus DÉTERMINÉS : Clément et sa sur Jeanne D'Arc sans doute aussi DÉTERMINÉE que lui. Clément s'est probablement dit en lui-même, c'est moi qui va décider quand je vais partir et personne d'autre.
Le 8 avril 1942, Clément choisissait la compagne qui devait partager sa vie durant plus de 57 ans. Est -ce par amour, par solidarité avec sa sur ou manque d'imagination que Clément et Jeanne D'Arc choisirent des conjoints de la famille Villeneuve, personne ne le saura jamais mais chose certaine l'amour était présent. Clément ne perdait pas de temps et moins de 11 mois après son mariage, le premier enfant de la famille venait au monde. Paul-Émile fut suivi d'un très grand nombre de frères et surs dont 10 survécurent pour former une grosse famille de 12 personnes.
STE-JEANNE D'ARC
Pour élever et nourrir sa famille, Clément choisit une belle petite municipalité bucolique, remplie de végétation, de fleurs, d'oiseaux et de cours d'eau qui gazouillent et j'ai nommé bien sûr, Ste-Jeanne D'Arc. Ben quoi, les pissenlits c'est aussi des fleurs, les corneilles c'est des oiseaux et le " ptit ruisseau " y gazouillait au printemps en dessous de la calvette.
C'est dans une magnifique petite maison brune du rang 6, qu'il vivra avec toute sa famille et en compagnie de ses parents jusqu'à la mort de ces derniers. Cette coquette résidence bien finie en dedans comme en dehors a résisté aux rigueurs des hivers jusqu'en 1965 moment où Clément décida de déménager sa famille dans la région de Sorel afin d'offrir un meilleur avenir à tout le monde. Vers la fin, cette maison était tellement bien finie en dehors et en dedans qu'on avait l'impression qu'elle tenait debout parce qu'une douzaine de personnes étaient accotés contre ses murs et que si tout le monde était sorti en même temps, la maison se serait écroulée d'elle-même.
Clément
n'a pourtant pas ménagé les efforts pour améliorer le confort
de cette résidence que ce soit au moment d'installer l'électricité,
d'aménager une belle toilette à l'intérieur, de couper le
bas des armoires pour faire un contre-pied tout à fait moderne ou le changement
régulier du " prélat ".
UNE VIE RUDE
Toute sa vie, Clément a travaillé très dur. Tout le monde se souvient de sa vie dans les chantiers l'hiver où il revenait avec sa poche en jute remplie de vêtements sals et d'odeurs diverses dont aussi une arôme de sapinage. On se souvient aussi de l'époque où avec Paul-Émile, il faisait rouler la seule industrie de Ste-Jeanne D'Arc tout en s'occupant des travaux de la ferme familiale. Comme dirait Rémi: le p'tit zing c'était notre frère et le gros zing c'était notre père.
Pour joindre les deux bouts, les heures étaient longues. L'été pour couvrir les dépenses de la rentrée, c'était la période des bleuets et on remplissait la charrette à foin d'enfants, de sandwichs aux cretons et au pari-patés, de galettes au sirop et de cruches de Kool Aid et on partait ramasser ces petits fruits qui se transformaient en quelques dollars tirés péniblement de savanes remplies de maringouins et de mouches noires. Avec ce surplus de saison, on pouvait acheter de belles bottines neuves pour les enfants pour retourner à l'école.
Malgré tout le travail à faire, Clément trouvait le temps pour gâter sa famille. Le dimanche après la messe, on avait souvent droit aux " liche-crème " ou à la caramilk séparée en deux avec un verre d'orangeade ou de fraise Jumbo. Il y avait aussi ces pique-niques à Vauvert où tout le monde se sauçait dans le Lac affublé de costumes de bains de fortune. Pendant ce temps, Clément avait roulé les jambes de son pantalon jusqu'au genoux et poussait même parfois l'audace jusqu'à se tremper les pieds.
L'hiver, c'était les parties de cartes, les petuches ou les courses sur la croûte les pieds nus et la bedaine à l'air. À ce dernier jeu, Clément ressortait vainqueur sur les plus vieux de ses garçons mais avec les jambes ensanglantées. Il y avait aussi les fameuses séances d'hypnose du grand Maurice Dessureault (le mentor de l'actuel Gary Kurtz) qui nous a suivi même après notre départ du Lac pour conserver son public cible. Papa faisait-il semblant pour être un sujet aussi facile ? Je me suis toujours posé la question!
Après son départ du Lac St-Jean, Clément occupa un emploi à Celanese jusqu'à sa retraite. Habitué à de longues heures de travail, Clément arrivait à l'usine très longtemps à l'avance pour ne pas être en retard. Cette habitude déplaisait grandement à ses garçons qui voyageaient dans la même auto et combien de fois j'ai vu Réal frapper le plancher avec ses pantoufles afin de faire croire à son père qu'il était déjà levé alors qu'il était encore bien couché presque soudé à son matelas.
Dans la région de Sorel, Clément a résidé d'abord à St-Robert, St-Ours, St-Pierre-de-Sorel pour revenir finalement dans la maison qu'il avait habité au début à St-Robert et d'en faire l'acquisition. L'achat de cette maison fut pour Clément une fierté.
Après la vente de sa maison, Clément emménagea au Manoir Sorel où il a demeuré jusqu'à son départ récent, d'abord avec maman et par la suite seul. Sociable, papa était très connu et apprécié au Manoir et il s'occupait d'une foule de petites choses dont la cueillette des journaux et l'ouverture des portes aux visiteurs. Bien que très serviable, Papa n'a jamais voulu s'impliquer directement dans les Comités de Loisirs du Manoir parce que comme il le disait si bien : " j'aime mieux attendre et chialer ". Après la mort de maman, Papa connut une amie très précieuse avec qui il a partagé des moments heureux. Combien de cornets, de déjeuners et de hot dogs chez Boisvert, de parties de pétanques, de " ptites marches ", de gratteux et de parties de bingos en compagnie de sa Gertrude.
TRAITS DE CARACTÈRE
Papa avait une personnalité très distincte:
TRAVAILLANT
Papa était un acharné du travail et aimait toujours ce qu'il faisait.
Il parlait ave
passion de son travail et éprouvait une grande fierté
des besognes qu'il accomplissait.
HONNÊTE Il était une personne d'une honnêteté sans faille; jamais il n'aurait pris un cinq cennes qui n'était pas à lui.
GÉNÉREUX Il aurait donné sa chemise pour les gens qu'il aimait. . Jeune marié il n'a pas hésité à héberger durant quelques années des enfants de sa sur décédée à 27 ans. Tout les enfants se rappellent aussi l'année où il avait couru acheter les cadeaux pour les enfants et un petit flasque de gin la veille de Noël après une brève visite chez Household Finance.
BON VIVANT Il aimait la Fête et semblait apprécier les confidences que son grand ami, mon oncle Florent lui grommelait à l'oreille pendant des soirées entières. Il ne se faisait pas prier trop longtemps pour réciter ses déclamations et ce bien avant qu'Yvon Deschamps comprenne qu'il y avait de l'argent à faire là-dedans.
HABILE
BRICOLEUR
Combien de " ptits gigueux ", de chevaux, de Philomènes, de Slogos,
de petites maisons, de petites églises, de girouettes faites avec des cruches
d'eau de javel ont orné son parterre. Remarquez que seul Jocelyn a eu la
chance de décorer son entrée de l'une de ses uvres.
DÉBROUILLARD Papa savait faire avec peu de moyens : rappelez-vous comment il pouvait prolonger la vie d'une pipe avec un bout de tape.
HUMBLE Papa a toujours conservé une grande humilité. Il n'aimait pas les honneurs et préférait rester dans l'ombre, plutôt que de tenir l'avant-scène.
AS DU VOLANT Papa était un as du volant à moins que ce soit un 4 de Carreau. Tout le monde se souvient de la fin de sa carrière de conducteur alors qu'il avait passé à travers le mur du garage avec son auto.
SENSIBLE Papa était un être sensible, Bien avant la mode des hommes roses, il faisait la vaisselle, préparait le déjeuner et rapiéçait ses bas. Il ne se cachait pas pour montrer sa peine où pleurer à la suite d'un problème ou d'un souci.
AIMANT Papa était une personne aimante. Aimant pour sa femme, sa complice de fin de vie et ses enfants. À chacune de mes visites au Manoir, il me parlait avec fierté de ses plus vieux, de sa Denise et chaque fois il me montrait la photo de Jocelyn en disant : " C'est une belle photo en calu hein ".
POSSESSIF Papa était
aussi un être possessif. Pour illustrer ce trait de caractère, je
me permets de vous raconter une petite anecdote. Alors que j'avais environ 18
ans, j'étais sorti au cinéma un samedi soir avec ma blonde de l'époque.
Nous sommes passés devant un fleuriste et l'envie d'envoyer des fleurs
à maman m'a prise, chose que je n'avais jamais faite. Pour faire une blague,
au lieu de signer la carte normalement, j'ai plutôt signé : un admirateur
anonyme ou autre chose du genre. En rentrant à la maison au lieu de dormir
mes parents étaient assis dans leurs chaises berçantes respectives
chose qui n'arrivait jamais puisque quand je rentrais ils dormaient toujours.
En entrant j'ai tout de suite remarqué que papa semblait particulièrement
DÉTERMINÉ beaucoup plus DÉTERMINÉ que normalement.
La première phrase de maman a été : Dis lui que c'est toi
qui m'a envoyé ça
J'ai alors compris que papa était
peut-être un petit peu possessif.
SILENCIEUX Aux mots, Papa préférait les gestes et il écoutait beaucoup plus qu'il ne parlait. Je soupçonne qu'il demeurait souvent silencieux pour mieux cultiver sa célèbre DÉTERMINATION.
PACIFIQUE Papa n'aimait pas la chicane et était prêt à faire des concessions pour éviter la guerre. Je me souviens de la facilité avec laquelle il avait calmé un voisin furieux chez qui on était allé ramasser quelques bleuets sans permission.
ORDONNÉ Papa était ordonné et savait fort bien entre autre que les repas ça doit être pris à l'heure
DÉTERMINÉ
Bien sûr, comme je l'ai déjà dit, Papa était aussi
DÉTERMINÉ même très DÉTERMINÉ. Et cette
détermination il n'hésitait pas à la faire valoir au besoin
quitte à retourner chercher Rita après le souper quand il avait
décidé qu'il ne restait pas à souper chez Réal et
que Rita elle avait changé d'idée. Je ne comprends pas comme il
se fait qu'aucun de ses enfants n'aie hérité de cette DÉTERMINATION.
Quand je pense à Papa, deux citations dont je ne me rappelle pas la provenance, me viennent à l'esprit :
" La grandeur d'un homme ne se mesure pas en pouces " ET " La richesse d'un homme ne se mesure pas par les choses qu'il conserve mais par les choses qu'il donne ".
On peut dire que malgré les apparences, papa était un géant millionnaire.
LA FIN
Quand on vient faire notre séjour sur la terre, on doit se choisir un corps afin que les gens puissent entrer en contact avec nous. C'est un peu comme choisir un manteau que l'on garde pour le temps de notre vie et par lequel les autres peuvent nous reconnaître. Sans ce manteau, on serait un peu comme le vent, on serait là, on nous sentirait mais personne ne nous verrait. Chez certains le manteau s'use plus vite, s'étire, se brise ou les boutons pètent mais la personne dans le manteau reste la même malgré l'état du manteau.
Mercredi dernier, j'ai vu le manteau de papa usé à la corde. J'ai vu Papa hésiter à quitter ce manteau auquel il s'était attaché avec le temps. Je l'ai vu essayer de le reboutonner de tenter de s'y engouffrer encore. Et puis au moment où lui-même avec toute sa DÉTERMINATION avait choisi, papa a laissé là son manteau sur le lit et a glissé doucement vers la lumière.
Nul doute que sur le seuil du tunnel, beaucoup de monde l'attendait avec impatience et étaient là pour l'accueillir dans une ambiance de fête. Peut-être même que maman et Rémi l'attendaient et que Florent avait une bonne blague prête à lui ronchonner tout bas à l'oreille.
L'une des images les plus fortes de Papa qui me reste en mémoire, c'est que l'hiver à Ste-Jeanne D'Arc dans notre luxueuse résidence bien finie en dedans comme en dehors, il faisait frette en maudit la nuit. Pourtant quand on se levait, on pouvait aller se réchauffer parce que papa était levé depuis longtemps pour chauffer le poêle.
Je sais sans l'ombre d'un doute que papa ne nous a pas quitté mais qu'il est juste parti un peu avant nous pour aller allumer le poêle.
Papa, je termine en vous disant merci pour tout, nous vous aimons et nous vous souhaitons une CALUE de bonne éternité.